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(Agence Ecofin) - En 2024, le marché de l’anacarde a connu plusieurs bouleversements. De la production, à la consommation en passant par les prix, les acteurs de l’industrie ont été secoués. Dans une interview, Jim Fitzpatrick, expert mondial de la noix de cajou, décrypte pour l’Agence Ecofin, les grandes tendances du marché durant l’année écoulée et esquisse quelques prévisions pour cette année.

Jim Fitzpatrick
Agence Ecofin : 2024 a été une année spéciale pour le marché de la noix de cajou. Comment la demande et les prix ont-ils évolué ?
Jim Fitzpatrick : Je dois dire que l’année écoulée a été exceptionnelle pour la demande de noix de cajou. Les exportations de noix transformées depuis le Vietnam, principal fournisseur mondial, ont atteint des niveaux record : +13 % vers l’Union européenne, +21 % vers les États-Unis, +18 % vers la Chine.
Cette forte demande s’explique par deux années consécutives de prix très bas, combinées à des tendances structurelles comme l’intérêt croissant pour une alimentation saine et moins carnée. Jusqu’en avril 2024, les prix étaient historiquement bas, atteignant leur plus faible niveau en 15 ans, à 2,50 $ par livre pour le grade WW320. Cependant, dès avril, le marché a changé. Les prix ont rapidement grimpé à 3,60 $ par livre avant de retomber légèrement autour de 3,40 $.
Il faut dire que cette hausse des prix est liée à une demande accrue, mais aussi à une production plus faible en Afrique de l’Ouest et en Inde et à une suspension en mai des exportations de noix brutes par la Côte d’Ivoire, premier fournisseur mondial.
Cette décision qui était censée durer quelques semaines a finalement été étendue jusqu’en juillet, ce qui a limité l’approvisionnement des transformateurs au Vietnam et en Inde. Cela a eu pour effet d’augmenter les prix et de provoquer une certaine perturbation sur le marché. Ainsi, durant la seconde moitié de l’année, les prix étaient nettement plus élevés que pendant la première moitié.
La hausse des prix est liée à une demande accrue, mais aussi à une production plus faible en Afrique de l’Ouest et en Inde et à une suspension en mai des exportations de noix brutes par la Côte d’Ivoire, premier fournisseur mondial.
Il convient de rappeler que généralement il y a un décalage temporel entre l’évolution des prix et son impact sur la demande de noix de cajou. Ce décalage peut varier entre six mois et un an. Ainsi, les consommateurs dans les marchés du monde entier, durant la seconde moitié de l’année dernière, achetaient à des prix qui reflétaient les niveaux bas des prix d'importation ou de gros. Comme nous sommes déjà en 2025, les prix élevés se refléteront dans les ventes au détail. De fait, nous prévoyons une légère baisse de la demande, bien que celle-ci restera importante. Il est à noter que la croissance des ventes au détail a été moins rapide que celle des importations en 2024, laissant penser que les stocks mondiaux de noix transformées ont augmenté en fin d’année.
AE : Quelle a été la situation de l’offre en 2024 ?
JF : Effectivement, la production mondiale a été contrastée en 2024. Les récoltes en Afrique de l’Ouest et en Inde ont été plus faibles que prévu, mais le Cambodge a compensé avec une récolte exceptionnelle de 840 000 tonnes. La Tanzanie a également enregistré une hausse significative, avec 450 000 tonnes, contre 311 000 tonnes l’année précédente.
Globalement dans l’ensemble, la production mondiale a baissé de 5 % par rapport à 2023, mais la seconde moitié de l’année a vu une amélioration progressive de l’offre. Les premières prévisions pour 2025 sont encourageantes. Des récoltes normales et bonnes sont attendues au Vietnam, au Cambodge et en Afrique de l’Ouest. En Inde, il est un peu tôt pour donner des estimations, mais jusqu’ici les indications tablent sur une bonne récolte.
En Côte d’Ivoire, les pluies ont un peu tardé en raison des perturbations météorologiques, ce qui pourrait rallonger la récolte de quelques semaines, mais rien d’alarmant pour le moment. Cette année, l'offre devrait être environ 10 % plus élevée que l'année dernière, ce qui correspondrait davantage à une récolte normale.
Au Cambodge, les prévisions indiquent une bonne production. Le pays représente environ 16 % de la production mondiale de noix de cajou. Quant au Vietnam, la récolte est attendue avec un léger retard, ce qui constitue toujours un facteur de risque, bien qu’il ne représente qu'environ 6 % de l'offre mondiale.
À plus long terme, si l'on examine la production en Afrique de l'Ouest, au Cambodge et en Afrique de l'Est, il apparaît que la production augmente désormais plus rapidement que la demande. Le surplus attendu ne devrait réellement avoir d'effet qu'à partir de 2027, car les anacardiers mettent trois ans à commencer à produire et sept ans pour atteindre leur pleine capacité de production.
Cette année, l'offre devrait être environ 10 % plus élevée que l'année dernière, ce qui correspondrait davantage à une récolte normale.
AE : Quid de l’état du segment de la transformation d’anacarde en Afrique de l’Ouest durant l’année écoulée ?
JF : Il y a eu des progrès notables dans la transformation locale, notamment en Côte d’Ivoire, où 350 000 tonnes ont été traitées, ce qui représente 30 % de la récolte nationale. De nouveaux transformateurs ont ouvert, soutenus par des subventions gouvernementales.
Le pays maintiendra sa position en tant que second plus grand exportateur d’amandes. Mais cela doit être mis en perspective. Il reste loin derrière le Vietnam, leader mondial avec des parts allant jusqu’à 75 % du marché des amandes. Ailleurs, en Afrique, des progrès ont été enregistrés au Ghana et au Bénin. En 2024, l’Afrique de l’Ouest a perdu des parts sur le marché américain, passant de 7 % à moins de 5 %, en raison de prix plus élevés et des exigences croissantes en matière de durabilité et de qualité. Cependant la région a maintenu sa part sur le marché européen. Il faut préciser que plusieurs raisons poussent les acheteurs européens à s'intéresser aux marchés de l'Afrique de l'Ouest.
Il y a le coût du fret des produits qui est plus faible. De plus, la qualité des noix de cajou produites en Afrique de l'Ouest est supérieure à celle produite au Vietnam. Le dernier facteur qui joue en faveur des industriels ouest-africains est la durabilité. Les acheteurs européens, en particulier, recherchent des chaînes d'approvisionnement durables avec lesquelles ils peuvent collaborer, où il y a une traçabilité, un contrôle sur la qualité et où ils peuvent gérer le risque en coopération avec le transformateur. Cela est très difficile à réaliser au Vietnam, car le pays importe plus de 85 % de la matière première.
De plus, la qualité des noix de cajou produites en Afrique de l'Ouest est supérieure à celle produite au Vietnam.
AE : Quelles sont les perspectives pour l’industrie en 2025 ?
JF : Les perspectives de transformation en Afrique de l'Ouest restent positives. Mais il y a encore beaucoup de défis. En Côte d'Ivoire, la qualité du produit est un problème. Au Ghana, la concurrence avec le commerce des noix de cajou brutes pour l'exportation est un problème majeur. Au Bénin, il y a des problèmes liés à l'organisation du secteur, notamment pour les transformateurs situés en dehors de la zone industrielle pour lesquels la situation est difficile. Ils ont observé l'année dernière des prix à la ferme plus bas en raison de l'interdiction, mais une concurrence accrue au sein de la chaîne d'approvisionnement pour la matière première à cause du projet Arise. À travers toute la région, l'un des faits marquants a été l'augmentation du commerce des amandes non dépelliculées (amandes borma).
L'année dernière, le Vietnam a importé plus de 100 000 tonnes d'amandes borma, selon l’Association vietnamienne des producteurs de noix de cajou (Vinacas). Cela équivaut à environ 400 000 tonnes de noix de cajou brutes. Cela signifie qu'en Afrique de l'Ouest, les avantages de la transformation complète comme les emplois, les bénéfices fiscaux pour le gouvernement, les effets multiplicateurs sur l'économie, le développement de la marque et de la réputation n’ont pas été obtenus à cause de la progression du commerce des amandes Borma.
En Afrique, les gouvernements ont parlé de cette tendance croissante. Mais c’est seulement le Mozambique qui a pris les mesures à ce sujet avec une taxe de 15 % à l'exportation sur ce type d’amandes. Dans d'autres pays d'Afrique de l'Ouest, beaucoup pensent que des mesures publiques contre le commerce d’amandes borma devraient être à l'agenda. Mais ce n’est pas encore le cas. Il y a des indications que ce commerce continuera. Je serais surpris que les volumes atteignent ceux de l'année dernière. Mais je m'attends à ce que cette tendance se poursuive.
En Afrique de l'Ouest, les avantages de la transformation complète comme les emplois, les bénéfices fiscaux pour le gouvernement, […] n’ont pas été obtenus à cause de la progression du commerce des amandes Borma.
AE : Globalement, à quoi peut-on s’attendre en termes de prix sur le marché mondial des amandes cette année ?
JF : Avec une offre en augmentation et une demande légèrement au ralenti, les prix ne devraient pas connaître de hausse importante en 2025. Nous anticipons une légère baisse des prix, mais sans retour aux niveaux extrêmement bas de début 2024. Cependant, des facteurs de volatilité demeurent comme les politiques gouvernementales en Afrique de l’Ouest. En Côte d’Ivoire, le prix plancher pour les producteurs a été fixé à 425 FCFA (0,67 USD) par kg, soit une hausse de 54 % par rapport à 2024, ce qui pourrait freiner les acheteurs. Au Bénin, l’interdiction d’exportation des noix brutes se poursuit. Le prix minimum a été fixé à un niveau relativement bas de 375 FCFA/kg, ce qui constitue une bonne nouvelle pour les transformateurs, mais pas pour les producteurs.
En parallèle, nous observons actuellement une activité importante au Ghana. La récolte de noix de cajou ghanéenne est de haute qualité et est souvent prisée par les acheteurs indiens en début d'année. Au Ghana, les prix des noix de cajou sont montés en flèche début 2025, atteignant 23 cedis (1,50 USD) par livre contre 15 cedis l’an dernier. Ces prix ne sont pas tenables sur le marché international. Cette hausse spéculative risque de nuire aux transformateurs locaux, malgré les efforts des autorités pour réguler le marché. Actuellement, le gouvernement ghanéen et les organismes de régulation ont mis en place des mesures pour tenter de maîtriser ce type de spéculation. Cependant, jusqu'à présent, ces initiatives ne semblent pas avoir porté leurs fruits.
Au Ghana, les prix des noix de cajou sont montés en flèche début 2025, atteignant 23 cedis (1,50 USD) […]. Ces prix ne sont pas tenables sur le marché international.
Cette volatilité liée aux politiques dans la sous-région ouest-africaine constitue une source de préoccupations pour les acteurs du marché. Elles génèrent une certaine spéculation et augmentent l'instabilité. A ce stade, bien que nous soyons encore au début de l'année, ces dynamiques ont pour effet de pousser les acheteurs de noix de cajou transformées à adopter une attitude attentiste. Cette pause dans leurs décisions pourrait avoir un impact sur les prix dans les semaines à venir.
Propos recueillis par Espoir Olodo
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